Du déni au doute raisonnable

Podcast | 18 February 2026

Projet Cassandre - Episode 3 | L'incrédule : ouvrir la deuxième porte

Dans ce troisième épisode, je suis toujours en compagnie de Claude Garcia, écologiste spécialiste de la gestion des forêts tropicales et co-auteur de l’article “choices we make in times of crisis”.

Aujourd’hui nous nous intéressons de plus près à l’archétype de l’incrédule pour proposer des moyens de lui faire passer la porte.

Si faire passer des incrédules à travers des portes vous parait incongrue, je vous renvois à l’épisode 1, dans lequel Claude nous présente le système des 4 portes : une grille de lecture qui permet de comprendre les personnes que l’on juge irrationnelles dans le débat sur le climat.

Introduction

Claude : Cette porte-là, elle peut être fermée à double tour ou au contraire grande ouverte, et en fait elle peut être transparente. Donc c'est la porte de la croyance.

[Générique]

Gwen : Bonjour et bienvenu dans Le Projet Cassandre, un podcaste pour les scientifiques et les activistes qui alertent sur la catastrophe socio-écologique mais qui ont l’impression de ne pas être entendus. 

Cassandre était une princesse Troyenne douée de prophétie mais privée de tout pouvoir de persuasion. Incapable de convaincre ses interlocuteurs, elle était condamnée à voir ses visions se réaliser. 

Un mythe grec tristement contemporain, tant il s’incarne aujourd’hui dans les scientifiques et activistes qui tentent de nous avertir de la catastrophe écologique et sociale en cours

Dans ce podcast, seule ou avec des invités, je décrypte les angles morts qui empêchent vos messages d'être entendus, et je partage des clés pour briser ce mauvais sort.

Discussion

Une étape facultative

Gwen : Dans ce troisième épisode, je suis toujours en compagnie de Claude Garcia, écologiste spécialiste de la gestion des forêts tropicales et co-auteur de l’article “choices we make in times of crisis”. Aujourd’hui nous nous intéressons de plus près à l’archétype de l’incrédule pour proposer des moyens de lui faire passer la porte.

Si faire passer des incrédules à travers des portes vous parait incongrue, je vous renvois à l’épisode 1, dans lequel Claude nous présente le système des 4 portes : une grille de lecture qui permet de comprendre les personnes que l’on juge irrationnelles dans le débat sur le climat.

Claude : Alors, les incrédules. Alors il faut savoir que c'est pas un passage obligé.

Gwen : Oui.

Claude : Parce qu'on le présente comme un cheminement, je peux pas une seconde douter de l'information que je viens de recevoir. Encore une fois ça va faire partie du canal. Mais par exemple, si vous pensez à un découvreur, quelqu'un qui trouve une nouvelle équation, quelqu'un qui voit dans ses instruments qu'il y a un astéroïde qui arrive sur Terre, dans le film, Don't Look Up, ça se voit très bien. La première réponse, non, c'est pas possible, j'ai dû me tromper. Donc la première impression, ça va être l'incrédulité par rapport à la nouvelle information. Donc cet état-là, de croyance et d'acceptation, en fait, ça peut très vite aller. On n'est pas obligé de s'arrêter dans la case d'incrédulité. On peut passer...Pouf ! Direct quoi. Notamment si ça s'aligne avec tout un ensemble de croyances, si on suspectait qu'il y avait déjà quelque chose et que cela vient corroborer un ensemble de croyances, voilà.

Donc cette porte-là, elle peut être fermée à double tour ou au contraire grande ouverte, et en fait, elle peut être transparente. Donc c'est la porte de la croyance.

Gwen : Et donc si on reprend notre analogie avec la démarche scientifique, ça fait partie de la démarche scientifique de se forcer à douter et de rester devant cette porte un moment.

Claude : Oui, oui, tout à fait. Et de ne pas courir, ne pas vérifier.

Et c'est pour ça que les articles scientifiques sont évalués par des pairs. C'est pour ça que les données sont transparentes, qu'il faut que d'autres puissent répliquer, de façon à ce qu'on ne parte pas dans tous les sens, dans toutes les directions, juste parce que quelqu'un a dit, « Oh je crois avoir compris. »

Et cette impression de « je crois avoir compris » c'est quelque chose aussi que... Je sais pas si toi, moi, je la connais. Je sais avoir eu des certitudes, je croyais avoir compris. Et pour moi, « Ah ben, en fait non, j'étais à côté de la plaque. » Et ça, ça fait mal ça.

Gwen : Oui, ça fait mal, mais je pense qu'on est tous plus ou moins passés par là. Je pense que quand on est passés par là, au moins une fois, on s'en rappelle et on est plus vigilant.

Claude : Donc voilà, tout à fait. Je disais, quelle est l’attribut nécessaire pour ceux qui sont dans cette case de l''incrédulité ? C'est l'esprit critique. Donc c'est le doute raisonnable. Il s'agit pas de tomber dans le complotisme, il s'agit pas de tomber dans la naïveté. Il va falloir être capable de discriminer l'information. Qu'est-ce qui est information ? Qu'est-ce qui est bruit ? Qu'est-ce qui est manipulation ? Qu'est-ce qui est verdique ? Qu'est-ce qui est mal intentionné ? Enfin, on a reçu l'information. Qu'est-ce qu'on va en faire ? Et bien ça, c'est toute l'affaire de la deuxième porte.

Et de la même façon qu'on a fait une typologie des ignorants, on va pouvoir faire une typologie des incrédules. Il y a ceux qui ignorent être incrédules, ceux qui nient le fait d'être incrédules. Alors ça, ça, il faut y réfléchir, qu'est-ce que ça veut dire ? Ça fait un peu mal au cerveau. Il y a ceux qui sont trop occupés pour accorder du crédit au fait qu'ils soient incrédules. Et ceux qui, j'ai entendu, j'ai eu des discussions, les gens disent, je crains d'avoir une certaine croyance. Et ça, c'est une phrase qui m'a toujours surpris.

Gwen : Je crains d'être climatosceptique.

Claude : Oui, j'ai eu des discussions comme ça. Et ça, c'était intéressant.

Gwen : Est-ce que c'est un peu du même acabit que le... « je suis pas raciste mais... »

Claude : Ouah ! Je pense que si on donne du crédit à la personne qui dit ça, elle pense...

Gwen : On est d'accord qu'il y a des personnes qui vont dire ça alors qu'elles savent très bien qu'elles sont racistes et qu'elles veulent ensuite faire passer leurs réflexions racistes derrière. Mais il y a des personnes où ça va être un peu plus sincère. Ça marche aussi très bien je pense avec le sexisme, des personnes qui vont faire des généralités, qui vont pas trouver ça problématique.

Claude : Et alors, un cran plus loin : « Non mais je te promets que je ne suis pas raciste puisque j'ai un ami noir. »

Gwen : Oui !

Claude : Ça peut avoir la main sur le cour, hein.

Gwen : C'est les fameux « menteurs de bonne foi », encore une fois.

Comment change-t-on de croyance ?

Claude : Exactement, exactement, ça va toujours être présent cette histoire-là. Mais voyez, on avance parce que, en fait, on déblaie et on se rend compte que les leviers d'actions et d'interactions vont être différents à chaque fois. Et surtout, ça va nous éviter de nous épuiser dans des discussions qui ne peuvent mener à rien de bon.

Puisqu'on parle donc des incrédules, j'aime beaucoup cette citation d'Alexandre Dumas fils je crois, c'est : « Les opinions sont comme des clous, plus on tape dessus, plus ça s'enfonce. » Donc typiquement, moi, je crois que ce n'est pas par l'argumentation qu'on va pouvoir changer les croyances de quelqu'un. Alors je dis ça et tous les psychologues ils sont en train de froncer les sourcils en disant « Mon gars, tu connais rien à notre discipline, c'est notre métier par le dialogue, par le discursif qu'on va pouvoir changer. » Donc voilà, je suis conscient que j'ai moi-même mes propres biais et mes propres limites. Et encore une fois, j'ai envie de... je rêve d'avoir des discussions sur ce thème-là avec d'autres disciplines.

Donc voilà, on disait qu'on va faire cette typologie des gens qui sont préoccupés de leur propre refus de croire. Dans cette catégorie des incrédules, les quatre types, on va retrouver les gens qui ont un doute salutaire, les gens qui ont un doute maladif, les gens dont le système, la société, le cercle dans lequel ils évoluent ne leur donne pas les moyens de croire autre chose. Donc il y a toutes ces choses-là. Et ça, c'est quelque chose que la porte deux et la porte trois, la porte des croyances et la porte des valeurs ont en commun.

J'ai expliqué tout à l'heure, c'est formateur, c'est... pardon, ça se forme. C'est-à-dire qu'une fois que je suis adulte, j'ai les croyances et les valeurs de mon identité, de mon histoire et du groupe auquel j'appartiens.

Alors, il va falloir qu'on se pose une question. Comment est-ce que quelqu'un change de croyance ? Comment est-ce que quelqu'un change de valeurs ? Il faut réfléchir : vous en tant que adulte, toi Gwen, dans ta vie, c'est quand la dernière fois que tu as changé de croyance, c'est quand la dernière fois que tu as changé de valeurs.

Alors, c'est plus facile de changer de croyance que de valeurs. Il faudrait peut-être le dire, j'utilise le mot croyance dans un sens bien particulier. Ce n'est pas croyance en Dieu, c'est pas de cet ordre-là. J'affirme que je crois dans la loi de la gravité. Par exemple, je prends quelque chose, je suis à peu près certain qu'aucun des auditeurs va remettre ça en question, on croit tous la même chose. Et cette croyance, elle est étayée par des expériences, par des raisonnements scientifiques qui ont dit, « Non, mais en fait, on la comprend comme ça, on l'a répété, dans notre propre vie on en a eu l'amère expérience, donc on a aucune raison de ne pas y croire. Mais ça reste une croyance, c'est-à-dire que sur la base de cette croyance, je vais anticiper l'état futur du monde. Si je lâche mon verre, tous les humains savent ce qui va se passer après. On sera unanimes ? Donc là, c'est une croyance. Bon, voilà.

En fait, c'est ça. Je m'intéresse à la croyance comme mécanisme cognitif, ce que l'esprit fait pour anticiper les conséquences d'une action. C'est ça la croyance.

Gwen : C'est ce qu'on considère comme vrai, comme étant la réalité.

Claude : Voilà, c'est la réalité, c'est ce que je crois comprendre du monde. Par exemple, si je crois que la Terre est ronde, je vais avoir certaines croyances et je vais décrire certains phénomènes naturels, si je crois que la Terre est plate, je vais avoir d'autres comportements et d'autres attentes par rapport au monde. Donc, voilà, c'est en ce sens-là que j'utilise le terme « croyance ».

Gwen : Oui, donc on peut assez régulièrement changer de croyance sur des petites choses, et après, il y a certaines croyances qui vont être beaucoup plus constitutives, et qui vont être beaucoup plus tenaces.

Le pouvoir de la surprise

Claude : C'est simple. Imagine-toi que là, devant toi, si on était dans la même salle, je me mets à léviter.

Gwen : [rires]

Claude : Et voilà ! Exactement ! Voilà, toi, t'as ressenti cet amusement, cette surprise, c'est une émotion. Tu as imaginé ce que ce serait que ta croyance soit confrontée à quelque chose de différent. C'est exactement ça, d'accord ? Et bien, qui serait plus surpris, en me voyant léviter ? Toi adulte, ou toi petite fille de quatre ans ?

Gwen : Je pense moi, adulte.

Claude : Voilà, exact. À quatre ans, tout est possible. Adulte, cette croyance, elle est validée, dure comme fer, étayée, t'as aucune raison d'en douter. À quatre ans, euuuuuuh bah peut-être c'est possible hein. Et c'est ça et c'est un peu la dessus encore une fois que les prestidigitateurs jouent, parce qu'ils nous montrent des choses que nos sens nous disent qu'elles ne devraient pas se produire. Et donc, tu te rends compte, en fait, que certaines choses, sans mécanisme de défense, les croyances sont en fait beaucoup plus faciles à changer qu'on ne le croit. Il suffit d'avoir une expérience surprenante pour, du jour au lendemain, remettre en cause ce que l'on pensait savoir. Si j'ai un accident de train ou d'avion, je vais remettre en cause la sécurité de ce moyen de transport, alors qu'avant, j'étais tranquille. Donc c'est une expérience qui va changer la façon dont notre cerveau va en gros faire des probabilités. Que la probabilité que Claude se mette à léviter ? Elle est assez faible.

Gwen : Elle est faible.

Claude : Quelle est la probabilité que mon train arrive en retard, ah ah, ça va dépendre du pays, hein. Si je suis avec la Deutsche Bahn, peut-être plus. Donc en fait, les croyances, elles changent plus facilement qu'on ne le croit. Les valeurs, ça va être une autre histoire. On en parlera tout à l'heure des occupés.

Gwen : C'est exactement, ce que je décrivais tout à l'heure avec mon histoire de féminisme, c'est de faire des expériences, d'expérimenter par moi-même quelque chose de différent que ce qu'on m'avait... j'allais dire de ce qu'on m'avait fourré dans le crâne, parce que c'est un peu ça, qui fait que l'on remet en question les choses.

Claude : Et on te l'aurait dit sans que tu aies eu l'expérience, ça n'aurait pas eu l'impact.

Gwen : Oui, en plus, on me l'a dit. J'ai bien entendu été confrontée à des discours féministes pendant toute cette période de déni.

Claude : On te l'a dit, mais tu ne l'as pas vécu.

L'épiphanie : soudaine ou progressive ?

Gwen : Mais du coup, cette expérience là, parce que tu parlais d'épiphanies, en tout cas, de passages d'un seul coup quand on a l'information. Est-ce que c'est la même chose pour cette deuxième porte, ou est-ce que c'est quelque chose par exemple de plus lent ?

Claude : Non, non, c'est vraiment la même chose. C'est pas du jour au lendemain, hein, c'est d'une minute à une autre.

Gwen : Oui, c'est-à-dire qu'on va avoir un certain nombre d'expériences qui vont commencer à fragiliser finalement notre croyance, qui vont la remettre en question. Et il y a un moment où on va le conscientiser et où cette croyance va se briser.

Claude : Oui, c'est vraiment des mécanismes Euh... Au niveau d'une société, c'est la somme de processus individuels, mais le processus individuel, lui il est plutôt de l'ordre du tout ou rien quoi.

Gwen : Et puis, j'imagine qu'il y a des niveaux d'expérience plus, comment dire ?

Claude : Plus ou moins forts.

Gwen : Plus ou moins violents, oui voilà, c'est ça.

Claude : Plus ou moins violents, il y a des expériences plus douces. Et si l'expérience est trop douce, elle va pas me marquer et donc ça va pas me transformer. Et si il y a des expériences qui sont traumatisantes. Alors, traumatisme, il y a des traumatismes positifs et des traumatismes négatifs.

Gwen : Alors, traumatisme négatif, je vois bien, traumatisme positif un petit peu moins.

Claude : Tu gagnes au loto. Ça correspond pas aux croyances, mais sur d'autres épiphanies, il y a des événements heureux qui nous marquent. Et bien, il y a des surprises heureuses qui nous marquent. Donc, c'est pas que du négatif.

Gwen : Le trauma, c'est la violence de l'émotion.

Claude : La force.

Gwen : Oui voilà, la force, l'émotion, qu'elle soit positive ou négative.

Claude : Il faut que ça passe un certain seuil quoi. Et, par contre, on n'a pas tous les mêmes seuils. On n'a pas tous les mêmes seuils. En fonction de notre âge, de notre état, de notre capacité d'attention, de notre épuisement, on n'a pas tous les mêmes seuils.

L'information sans émotion ne produit pas de sens

Claude :Là, on touche à quelque chose sur lequel j'ai besoin de réfléchir encore plus et sur lequel j'ai besoin de plus échanger, c'est la question de ce qui a du sens. Un article scientifique, ça contient de l'information. C'est comme l'arbre qui tombe au milieu de la forêt. Est-ce qu'il fait du bruit ? C'est un peu ça. Une information qui a du sens, c'est celle qui est perçue par une personne. Tu as lu l'article, l'information a eu du sens pour toi. D'accord ? Ça a provoqué quelque chose, ça t'a fait réfléchir. Il y a eu des processus physiologiques et c'est ça qui fait du sens. C'est donc quelque chose qui donne du sens, c'est l'émotion que l'on rattache à une information. Sans émotion, l'information reste que de l'information et est incapable de nous aider à faire franchir les autres portes. Et c'est pourquoi les scientifiques depuis 30 ans on s épuise à changer le monde en accumulant de l'information et ça ne marche pas parce que l'information, la science, ne produit pas du sens. C'est l'émotion qui produit du sens. Si on n'est pas capable de connecter une émotion à un bout d'information...

Gwen : On s'en rappelle pas.

Claude : ça ne nous accompagne pas dans le cheminement.

Gwen : C'est un peu comme un filet, comment dire ? Si on a un flux, et qu'on essaie de partir à la pêche, si on a aucune émotion, le flux passe, on ne retient rien. Mais si on a une émotion, plus elle va être forte, plus on va avoir un filet serré, du coup plus on va retenir des choses dedans et plus l'information va rester fortement ancrée.

Claude : J'aime beaucoup l'analogie, je crois que la taille du filet, c'est ce dont on disait tout à l'heure, nous sommes plus ou moins attentifs, plus ou moins disposés, plus ou moins prêts à vivre et être surpris. Le poisson, la taille du poisson, c'est la force et la violence de ce que l'on va vouloir récupérer dans le filet. quoi

Gwen : Donc les expériences vont être plus ou moins transforma....tives ?

Claude : Tives ouai [rires]

Gwen : Donc si je rattache à cette analogie, encore sur le sexisme, ça fait un fil rouge, je sais pas si c'est pertinent, mais ça fait un fil rouge. Donc finalement, on a des expériences transformatives positives : rencontrer des femmes qui ne correspondent pas, mais de manière hyper positive, à un stéréotype, qui vont faire un premier travail mais pas très violent. Et après on va avoir des expériences plus négatives et plus traumatisantes comme des expériences de sexisme vécues en direct qui vont venir cristalliser ça de manière un peu plus violente et finir le travail.

Claude : Dans ton cas oui. Mais ça pourrait parfaitement être l'inverse.

Gwen : Oui, dans ce cas précis.

Claude : Voilà, dans ce cas précis, tout à fait ouai.

Gwen : Ce que je retiens, de ce qu'on vient de dire là, c'est que la clé pour réussir à faire passer cette porte-là, c'est l'émotion.

Claude : Et une émotion bien précise dans le cadre de la deuxième porte, c'est la surprise.

Gwen : D'accord.

Claude : C'est la capacité à être surpris. Mais je pense que c'est très intéressant, c'est très important ce que tu disais, c'est il faut être capable de se forcer à mettre un doute raisonnable et il y a aussi la capacité à accepter qu'on se trompait. Tout ça, tout ça, c'est important. Et avoir l'humilité pour le coup et la force. L'humilité de se rendre compte qu'on se trompait, la force d'être capable d'abandonner des croyances qui manifestement ne permettent pas de rendre compte de ce que le monde nous présente. Voilà, c'est exactement la phrase que je veux faire, c'est à dire : je suis confronté à une réalité qui ne correspond pas à ce que j'attends et se rendre compte que c'est le monde qui a raison et que c'est à moi de revoir ce que j'attendais du monde. C'est ça l'esprit critique. Un doute raisonnable, la capacité à évaluer, à juger de la pertinence d'une information qui nous arrive, mais sans surprise, on la traite pas tout simplement.

Esprit critique et responsabilité des messagers

Gwen : La première chose qui me vient en tête sur cette histoire d'esprit critique c'est que c'est particulièrement important quand on est face à un sujet sur lequel on est déjà convaincu, c'est quelque chose qui, je pense, doit parler à beaucoup de personnes, en tout cas de personnes qui s'intéressent aux sujets climatiques, etc. Parfois on va voir aussi des informations passer qu'on va avoir très envie de croire parce que ça va dans notre sens. Et il faut quand même toujours se dire « ah bah on va quand même vérifier » enfin ça m'en déjà arrivé de voir des choses et de me dire « Ah ok » et d'y croire, parce que, bah forcément ça va tout à fait dans mon sens. Et après, de voir cette chose-là débunkée par quelqu'un d'autre et de me dire « Ah mince je me suis faite avoir sur cette chose parce que j'avais très envie d'y croire »

Claude : Oui je pense qu'on connait tous cette expérience.

Gwen : Donc c'est d'autant plus difficile sur les sujets pour lesquels on est déjà convaincu.

Claude : Voilà, donc c'est là où l'esprit critique est vraiment essentiel.

Et là, on revient sur ce qu'on a dit tout à l'heure, les messagers ont une responsabilité énorme pour nous faire croire des choses ou pas. Et à nous de choisir bien nos messagers [rires]

Gwen : Oui, c'est ça, c'est-à-dire qu'il faut essayer d'être critique par rapport à nos messagers et ça me rappelle un peu les histoires du Covid. Je pense que c'est un problème aussi d'éducation des journalistes à la méthode scientifique qui ont eu tendance à interroger des personnes juste parce qu'elles étaient scientifiques, juste parce qu'elles avaient un domaine d'expertise proche du médical sur un sujet qui requiert une expertise très spécifique et qui a un petit peu brouillé les pistes. Ou en tout cas, on a entendu des personnes qu'on nous présentait comme expertes...

Claude : Et qui se pensaient expertes

Gwen : ...dire des choses, qui se retrouvaient démenties après et qui a fait du coup énormément de mal et beaucoup fragilisé la figure du scientifique en tant que messager. Et qu'on n'entendait pas assez souvent, je pense. .. Par exemple, quand j'entends une personne experte dans un domaine dire « je ne sais pas, ce n'est pas mon expertise » ou « je ne sais pas, il faudrait vérifier », j'ai tout de suite plus confiance.

Claude : Oui. [rires]

Gwen : Parce que justement, il y a une espèce de transparence sur... Enfin quand des figures d'autorité dans un domaine ont une transparence sur où commence et où finit leur expertise et donc leur autorité, et à me rappeller à moi que finalement elles n'ont pas autorité sur tout, ou en tout cas quand leur autorité finit, c'est un gage je trouve de... Ouais, de... Qui me conforte, on va dire, dans l'idée que je peux, comment dire, déléguer ma confiance à cette personne.

Claude : Déléguer oui, c'est le mot.

Admettre qu'on avait tort

Gwen : Donc ça me ramène à ce que je voulais pas oublier tout à l'heure, où je parlais qu'admettre qu'on avait tort ou admettre qu'on s'est trompé, il y a ce problème-là chez la personne qui doit passer la porte : le fait de réussir à : peut-être même si on a déjà au fond de soi compris qu'on s'était trompé : il y a le fait de l'admettre qui est compliqué parce qu'il y a un peu aussi une injonction, une espèce de valorisation aujourd'hui, du fait de savoir, d'être sûr de soi, de ne pas se tromper etc.

Claude : C'est pas que aujourd'hui hein, c'est une question de survie hein [rires].

Gwen : [rires] C'est pas faux. On a rarement effectivement valorisé ça. Mais donc ça a peut être un effet pervers aussi sur les messagers qui est que ils vont plus difficilement admettre, dire qu'ils ont tort, dire qu'ils ne savent pas parce que ça peut les décrédibiliser.

Claude : Tu sais il y a une expérience qui … il y a un article, le titre de l'article, c'est « The perception of self-expertise ». La perception de l'expertise de soi est liée à un plus fort dogmatisme. En français : si je me crois expert ou si je me perçois comme expert, je deviens plus dogmatique. Et ça, expérimentalement, toi et moi on rentre dans une salle. Et tu me présentes, « chers tous, je vous présente Claude, expert des processus de décision », cette simple phrase, quelle que soit notre relation avec le public, toi et moi, mon histoire, cette simple phrase va me rendre plus dogmatique, moins enclin à entendre d'autres discours. Donc il faut beaucoup se méfier de cette notion d'expertise.

Gwen : Parce qu'on t'a présenté comme expert, du coup, t'es un peu infusé du fait de...

Claude : Du coup je deviens dogmatique puisque je suis un expert. Et ça...

Gwen : Et si tu n'es pas sûr de toi, si tu ne te présentes pas comme sûr de toi, on risque de te remettre en question

Claude : Voilà. Bah peut-être que le syndrome de l'imposteur il a quelque chose de salvateur [rires].

Gwen : [rires] Peut être... Mais c'est vrai que c'est une réflexion que je me fais souvent quand j'écoute des débats ou juste quand on écoute des discours politiques, etc. Le fait de très rarement entendre des gens dire « je ne sais pas », ou « je ne sais pas, c'est pas mon expertise », ou « il faudra que je vérifie ».

Claude : Il y a une phrase qui moi me marque, que j'utilise et que j'enseigne à mes élèves, je sais pas qui l'a dite, mais il faudrait lui donner le prix Nobel. C'est «  il y a certains sujets qui sont tellement compliqués qu'il faut beaucoup d'efforts et beaucoup d'énergie, just to be undecided ». Pour dire, je ne sais pas.

Et c'est vrai. D'où l'importance dans une société d'avoir des moyens de déléguer la décision à d'autres qui eux ont eu le temps, on discutera plus tard dans les autres épisodes sur qu'est-ce qu'on fait de tout ça et quelles structures sociales nous devons renforcer, quelles structures sociales nous devrons créer pour permettre à la société d'avancer ayant compris et validé cette grille de lecture. Mais on touche là à quelque chose de fondamental, quelle place pour les experts, quelle place pour les citoyens, quelle temps pour la décision informée.

Propositions d'action

Gwen : Avant de conclure, prenons quelques minutes pour traduire ce que Claude vient de nous partager en actions concrètes pour votre communication face aux incrédules. Deux ingrédients sont indispensables pour ouvrir cette porte : l'esprit critique et la surprise.

Premier axe : Stimulez l'esprit critique par la transparence

Face aux incrédules, accumuler des preuves et des arguments ne sert à rien. Les opinions sont comme des clous : plus on tape dessus, plus ça s'enfonce. Pire encore : un mode de transmission descendant crée un rapport de force qui génère de la résistance.

Alors que faire à la place ?

Construisez un rapport de confiance par la transparence.

Soyez explicite sur vos limites. Précisez d'où vous parlez. En identifiant vos biais et les limites de votre expertise pour les rappeler à votre audience, vous lui montrez que vous en avez conscience, et que vous valorisez son esprit critique plus que votre autorité. N'ayez pas peur de dire "je ne sais pas" ou "il n'y a pas assez d'informations pour répondre." Invitez votre audience à vérifier ce que vous dites, et à vous écouter de manière critique.

Paradoxalement, reconnaître vos limites renforce votre crédibilité sur ce que vous affirmez.


Ensuite rendez vos données vérifiables.

En design de l'information, ça se traduit par :

  • Citer systématiquement vos sources de manière visible et accessible
  • Expliquer votre méthodologie : comment les données ont été collectées, traitées, analysées
  • Montrer les incertitudes et les limites : marges d'erreur, biais potentiels, ce que les données ne disent PAS
  • Rendre vos données téléchargeables quand c'est possible

Donnez les outils pour exercer l'esprit critique.

Ne vous contentez pas d'un discours descendant où vous démontrez LA vérité. Mettez à disposition des outils qui permettent à votre audience de vérifier par elle-même, de manipuler les données, de reproduire vos analyses.

Gardez en tête que l'épiphanie ne peut pas être imposée. Elle doit être vécue.

Second axe : Créez la surprise par l'émotion

L'information seule ne suffit pas. Il faut l'associer à une émotion pour qu'elle fasse sens et soit transformatrice.

Ce qu'il faut créer, c'est ce moment où le cerveau réalise que ce qu'il voit ne correspond pas à ce qu'il croyait. Une confrontation directe entre croyance et réalité.

Pour ça, vous avez trois leviers principaux.

Premier levier : La mise en récit des données

Sélectionnez et présentez vos données de manière stratégique pour mettre en lumière les points de friction avec les croyances que vous cherchez à déconstruire.

Ne présentez pas juste des chiffres. Ancrez-les dans des situations concrètes. Rendez-les tangibles. Créez des comparaisons visuelles qui parlent.

L'émotion donne du sens à l'information. Et c'est cette émotion qui crée la surprise nécessaire à l'épiphanie.

Deuxième levier : L'interactivité

Proposez des formats où les gens manipulent et explorent les données eux-mêmes. Ça leur permettra de déduire et de raisonner par eux-mêmes et c'est un excellent moyen de désactiver le rapport de force. Au lieu de démontrer votre autorité pour qu'on vous croie sur parole, vous mettez en marche l'esprit critique de votre audience.

Un bon exemple : le calculateur d'empreinte carbone MyCO2 développé par Carbone 4. En permettant aux gens d'estimer leur impact personnel avec leurs propres données, il met en évidence le décalage entre leur perception et la réalité. Et ça crée la surprise.

Des simulateurs, des visualisations interactives où on peut changer les paramètres, des données ouvertes – tout ça permet à votre audience de faire sa propre expérience.

Troisième levier : L'immersion

Les expériences immersives permettent de confronter les croyances à la réalité avec une forte empreinte émotionnelle.

Elles ont l'avantage d'être d'une efficacité redoutable, et l'inconvénient d'être difficiles et parfois coûteuses à mettre en place.

Je peux vous proposer deux stratégies pour contourner ce problème:

Stratégie 1 : Sélectionnez stratégiquement qui vit l'expérience.

Choisissez des personnes dont l'expérience aura un fort rayonnement. Par exemple, dans le film "Au boulot", François Ruffin, député de la France Insoumise, invite Sarah Saldmann, une avocate ultralibérale ayant tenu des propos très durs envers les travailleurs au SMIC, à faire l'expérience de ces emplois à forte pénibilité.  à la suite de cette expérience on a pu entendre l’avocate revenir sur certains de ces propos. 

Dans cet exemple, on cumule l’effet de l’épiphanie créée par l’expérience immersive à celui du messager dont on parlait dans l’épisode précédent. En étant vécue par une personne influente ou caricaturale, l’expérience a un impact plus important à travers audience de celle-ci . 

Si en plus le messager a une audience habituellement réfractaire à votre message, sa réception sera totalement différente. Ici par exemple, face à une audience plutôt néo-libérale un même propos ne sera pas du tout reçu de la même façon selon qu’il sort de la bouche de François Ruffin ou se Sarah Saldmann.

Évidemment, un système de valeur complet ne se renverse pas totalement du jour au lendemain, et ne vous aura pas échappé que Sarah Saldmann ne s’est pas transformée en militante insoumise. Mais il arrive maintenant de la voir sur Cnews, tenir tête à Pascal Praud pour défendre les travailleurs précaires, et c’est déjà beaucoup. 

Stratégie 2 : Utilisez le jeu pour simuler l'expérience.

Le jeu permet de créer une expérience immersive à plus petite échelle et plus accessible. Des jeux comme Planète C, développé par Claude et ses collègues, simulent des systèmes complexes et permettent aux joueurs de vivre les conséquences de leurs décisions dans un environnement contrôlé.

Rappelez-vous : vous ne pouvez pas forcer l'épiphanie. Mais vous pouvez créer les conditions pour qu'elle se produise.

Alors posez-vous ces questions :

  • Suis-je transparent·e sur mes sources, ma méthodologie, mes limites ?
  • Est-ce que je donne à mon audience les outils pour exercer son esprit critique ?
  • Comment puis-je créer une expérience qui confronte les croyances à la réalité ?
  • Est-ce que mes données sont ancrées dans l'émotion et le concret ?

Face aux incrédules l'esprit critique ouvre la porte, et la surprise les pousse de l'autre côté.

Conclusion

Gwen : Merci d'avoir écouté cet épisode du Projet Cassandre. J'espère que cette conversation vous aura donné des pistes concrètes pour faire entendre votre voix. Je vous retrouve dans le prochain épisode, toujours en compagnie de Claude Garcia, pour s’intéresser plus en détail à l’archétype de l'occupé, et apprendre à lui parler.

Je m'appelle Gwen, et je suis designeuse graphique spécialisée en vulgarisation et visualisation de données. L'information est le premier pas nécessaire à l'émancipation, à l'action, et donc au changement. Avec cette idée en tête, j’ai créé le Studio Obole pour aider les scientifiques, les activistes et les acteurs de l’ESS à rendre leurs messages accessibles et percutants, à travers le design et la mise en récit de données.

Pour vous aider à construire votre communication, je mets à disposition des ressources de design à prix libre (le lien est en description).

Si vous voulez en savoir plus sur mon travail ou échanger sur vos projets de communication, vous pouvez me retrouver sur www.obole.studio, ou me suivre, sur LinkedIn ou sur Instagram @gwen.caron.

À bientôt pour un prochain épisode !

Sources et références

Sur le système des 4 portes :

Concepts et expériences scientifiques :

  • The Earned Dogmatism Effect — Ottati, V., Price, E. D., Wilson, C., & Sumaktoyo, N. (2015). When self-perceptions of expertise increase closed-minded cognition. Journal of Experimental Social Psychology, 61, 131–138, PDF en accès libre
  • Film Au boulot ! — Gilles Perret & François Ruffin, 2024, à noter : François Ruffin a pris la décision de mettre fin à sa collaboration avec Sarah Saldmann à la suite des attaques du 7octobre en raison de ses prises de positions en faveur d'Israël. Elle a donc été coupée des 15 dernières minutes du film. Si François Ruffin considère l'expérience comme un échec et déplore le manque d'empathie de Sarah Saldmann, elle est un bonne exemple de la difficulté que représente la déconstruction d'un système de valeur complexe, mais qu'il reste possible d'ouvrir des brèches comme en attestent les propos plus mesurés de l'avocate sur le sujet des travailleurs au SMIC.
  • MyCO2 — Calculateur d'empreinte carbone personnelle, Carbone 4
  • Planet C – Play Again? — Jeu de simulation sur la transition socio-écologique, Claude Garcia / LEAF Inspiring Change