Pourquoi l'information seule ne suffit pas
Podcast | 18 February 2026
Projet Cassandre - Episode 2 | L'ignorant: ouvrir la première porte
Dans ce deuxième épisode, je suis toujours en compagnie de Claude Garcia, écologiste spécialiste de la gestion des forêts tropicales et coauteur de l'article « Choices we make in times of crisis ».
Aujourd'hui, nous nous intéressons de plus près à l'archétype de l'ignorant pour proposer des moyens de lui faire passer la porte. Si faire passer des ignorants à travers des portes vous paraît incongru, je vous renvoie à l'épisode 1 dans lequel Claude nous présente le système des 4 portes, une grille de lecture qui permet de comprendre les personnes que l'on juge irrationnelles dans le débat sur le climat.
Introduction
Claude : Si je veux parler des ignorants, il va falloir que je distingue comment aider l'ignorant qui s'ignore, l'ignorant qui nie son ignorance, qui dit « je sais tout, je n'ai pas besoin d'apprendre plus », l'ignorant qui est trop occupé pour se rendre compte de son ignorance, l'ignorant qui est inquiet, qui est conscient de son ignorance mais qui n'a pas accès au savoir.
[Générique]
Gwen : Dans ce deuxième épisode, je suis toujours en compagnie de Claude Garcia, écologiste spécialiste de la gestion des forêts tropicales et coauteur de l'article « Choices we make in times of crisis ». Aujourd'hui, nous nous intéressons de plus près à l'archétype de l'ignorant pour proposer des moyens de lui faire passer la porte. Si faire passer des ignorants à travers des portes vous paraît incongru, je vous renvoie à l'épisode 1 dans lequel Claude nous présente le système des 4 portes, une grille de lecture qui permet de comprendre les personnes que l'on juge irrationnelles dans le débat sur le climat.
Discussion
Une théorie du changement
Claude : Si les auditeurs sont avec nous jusqu'à maintenant, il faut espérer qu'ils sont bien assis, qu'ils ont trouvé ça intéressant. Je vais essayer de leur faire prendre soudain beaucoup de hauteur parce que s'ils ont compris, voilà, il y avait ces quatre portes et donc cinq états, ignorants, incrédules, occupés, préoccupés et architectes, je présente une théorie du changement. C'est comment nous faisons pour changer une société, comment nous faisons pour changer une entreprise, comment je fais pour changer le monde et comment je fais pour changer moi-même. C'est une théorie du changement.
Qu'est-ce qu'il y a au cœur de la théorie du changement, et bien un changement. Je change d'archétypes. Je passe d'ignorant à incrédule, ou d'ignorant à occupé ou de préoccupé à architecte. Donc c'est une théorie qui parle d'elle-même, elle est autoréférentielle. Alors c'est un grand mot pour dire que je vais pouvoir l'appliquer à elle-même. Je peux ignorer que je suis ignorant, ou je peux être préoccupé par mon ignorance, et chercher désespérément les moyens d'acquérir le savoir. Je peux nier que je suis occupé, ou au contraire être trop occupé pour même me rendre compte que je suis occupé, parce que de toute façon j'ai mes fichiers Excel à envoyer avant la fin de la journée. Et donc en fait c'est une théorie qui s'applique à elle-même, et ça va nous donner soudain, bah vous croisez, ça va faire 4×4, on a 16 types de personnes différentes, et ça va nous donner une énorme richesse à l'heure d'analyser les situations.
Si je veux parler des ignorants, il va falloir que je distingue comment aider l'ignorant qui s'ignore, l'ignorant qui nie son ignorance, qui dit « je sais tout, je n'ai pas besoin d'apprendre plus », l'ignorant qui est trop occupé pour se rendre compte de son ignorance, l'ignorant qui est inquiet, qui est conscient de son ignorance, mais qui n'a pas accès au savoir. Ça va être quatre types de discussions totalement différentes. Et celui qui est architecte de l'ignorance, en fait, c'est qu'il se sort de l'ignorance et il va pouvoir franchir la porte.
Gwen : Oui, donc c'est finalement le plus facile à faire franchir la porte puisqu'il essaie.
Les deux façons de sortir de l'ignorance
Claude : C'est le plus simple. La première porte, c'est la plus simple. Il y a deux façons, en gros, de la passer. Soit l'information existe quelque part, et il va falloir soit la recevoir, quelqu'un vous l'apporte. Alors c'est un enseignant, ça peut être une figure d'autorité, ça peut être un influenceur. « Eh, vous avez entendu parler de... » Donc ça, c'est la façon la plus simple. Les humains, on est super bons pour ça. Donc je sors de l'ignorance lorsque quelqu'un m'apporte de l'information. Mais il se peut que certains d'entre nous soit découvreurs. Et ça c'est un autre processus. J'ignorais qu'il y a une maladie, je vois des choses bizarres, je me gratte la tête, je ne comprends pas, je mets en place des processus d'expérience et je me rends compte qu'il y a quelque chose de nouveau. Toutes les découvertes sont passées par là.
Donc c'est deux processus très différents.
Gwen : Donc la plupart des scientifiques qui sont dans une démarche de recherche sont dans cet archétype-là.
Claude : Alors je vais faire une très mauvaise blague qui agace énormément tous les collègues. C'est les trouveurs qui ont ce problème-là. Voilà, c'est-à-dire les chercheurs, par définition ils n'ont pas, les trouveurs ils l'ont. Je crois que c'est de Gaulle qui l'a faite, il nous a pas rendu service avec cette citation. Mais c'est quelqu'un qui découvre une nouvelle information et qui la partage avec le monde, ça c'est quelqu'un qui ouvre les portes, qui lui-même est sorti de l'ignorance et qui en profite pour la partager autour. Donc toute la structure scientifique de communication des données, c'est fait pour ouvrir la première porte.
Et longtemps les chercheurs, on se tape la tête contre les murs à dire mais enfin, « mais je vous ai montré, je sais que les vaccins sont efficaces mais pourquoi... » C'est parce que nous n'avions pas encore compris qu'il y avait les autres portes à franchir et il ne suffit pas de mettre un rapport de plus sur la table pour que les autres portes s'ouvrent. L'information n'ouvre que la première porte.
Gwen : Il y a des sujets sur lesquels la porte de l'ignorance est fermée pour l'instant. Elle est impossible à ouvrir à moins qu'on s'y mette à plusieurs et qu'on produise de la connaissance pour la passer et qu'ensuite les autres puissent passer derrière. Il faut qu'il y ait déjà au moins quelques personnes qui aient ouvert cette porte la première fois pour que les autres puissent passer.
Claude : Oui, il faut bien que quelqu'un l'ouvre la première fois sur un nouveau dossier et le problème étant que quand on le sait maintenant, c'est que plus on avance dans la connaissance, plus en fait on augmente aussi le domaine de l'ignorance. C'est d'autres questions philosophiques sur l'épistémologie.
Donc voilà, ça c'est la première porte. C'est soit la découverte, soit la transmission de l'information et les médias, l'école servent à ouvrir cette première porte et ça marche assez bien. L'observation, si je me balade autour de moi et j'ai les yeux ouverts, la curiosité, c'est le moyen d'ouvrir cette première porte. Donc c'est le moyen le plus simple. Encore faut-il être présent. Si je me balade avec mon téléphone sous le nez, je risque pas de découvrir les choses autour de moi. L'attention elle joue là-dessus. Donc ça c'est la première porte, elle est fascinante, tout l'édifice de la science et de l'éducation est construit pour l'ouvrir.
Le rôle du messager
Gwen : Donc finalement cette première porte et ce premier archétype, donc l'archétype de l'ignorant qui cherche à sortir de son ignorance. Il suffit de lui amener des informations, des données. Ensuite le deuxième qui vient juste après, qui est un peu plus compliqué à convaincre, celui-là c'est qui ?
Claude : Alors celui qui ignore, qui l'ignore , il n'est pas du tout préparé à entendre. Donc il ne sera que plus surpris. « Je savais même pas que je ne savais pas. » Mais ça c'est facile. Donc encore une fois, cette personne elle ne cherche sans doute pas activement.
Gwen :Donc il faut juste lui amener de l'information.
Claude :Voilà donc l'information apportée à celui qui ignore qu'il est ignorant et celui qui est conscient de son ignorance et qui est préoccupé par ça, ça va fonctionner dans les deux.
Le premier sera totalement surpris par l'information, donc il n'est a priori pas en demande, le dernier il est en demande, donc c'est a priori quelqu'un qui cherche à savoir. L'information apportée aux autres ne va pas avoir nécessairement le même effet, tout dépendra de qui apporte l'information et par quel canal elle arrive. Celui qui nie son ignorance, il ne veut même pas écouter et celui qui est occupé ça ne l'intéresse pas d'écouter, donc les gens qui ne veulent pas écouter et les gens qui ne s'y intéressent pas parce qu'ils estiment avoir mieux à faire, tout va dépendre de qui émet le message, par quel canal il reçoit l'information.
Gwen : C'est le problème du messager
Claude : Et c'est le messager qui va rendre possible le fait que l'information soit entendue, il s'agit même pas d'être acceptée mais entendue.
C'est un peu le cas de figure dont tu parlais avec la bouteille d'eau de Ronaldo, en changeant de messager, d'un seul coup des gens qui s'en fichaient vont recevoir le message. Et c'est pas qu'ils s'en fichaient, c'est qu'ils ne savaient même pas que c'était un problème de boire des boissons sucrées. Ça c'est la définition de l'ignorance et ce n'est pas dans leur radar du tout du tout. Donc il tombe « Ah, ah bon ? Pourquoi il fait ça Ronaldo ? Ah, voilà. »
Donc apporter l'information va satisfaire ceux qui ne s'y attendent pas du tout, mais qui ne sont pas prédisposés contre, et ceux qui sont en recherche d'information. Et comment arrive l'information va permettre de toucher ceux qui nient être ignorants et ceux qui se satisfont de leur ignorance.
Donc voilà, c'est comme ça qu'on traite cette première catégorie, c'est clairement la plus simple.
Gwen : Ok, donc en fait si le message ne passe pas de base, il faut changer de messager. Il faut essayer de trouver un messager qui va être entendu par les personnes auxquelles on s'adresse.
Claude : Voilà, absolument. Ça c'est pour le premier archétype. Et du coup ça évite de s'épuiser, écoute, on l'a illustré de façon, on n'avait pas prévu le coup, mais quand je suis surpris que tu aies lu l'article, j'illustre ça. L'information, elle est publiée depuis 2021, qui a lu l'article scientifique ?
Toi et deux ou trois personnes en plus.
Gwen : Oui donc je suis typiquement ces personnes qui cherchaient l'information...
Claude : Qui étaient préoccupées par ça...
Gwen : et qui du coup sont tombées sur toi, et qui se sont dit « Ah bah tien, je vais aller importuner cette personne, régulièrement avec des projets divers et variés pour essayer d'extraire de la connaissance le plus possible [rires].
Claude : Absolument [rires].
On ne voit que ce qu'on est préparé à voir
Gwen : Est-ce qu'il y a des choses qu'il faut typiquement pas faire qui vont être contre-productives ?
Claude : S'il y en a, je n'en ai pas conscience parce que cet état d'ignorance... nous sommes friands d'information. Le cerveau, il est fait pour capter de l'information. Mais on sait aussi que nous ne voyons que ce que nous avons été préparés à voir. Il y a des exemples célèbres, des expériences célèbres.
Tu connais l'exemple du gorille qui joue au basket ? En sociologie c'est un grand classique. Tu demandes aux gens de compter, il y a une équipe de basketteurs en blanc et en rouge qui se passent une balle et il faut demander aux gens combien de fois les joueurs de l'équipe blanche vont se passer la balle. Et donc la personne, elle est extrêmement attentive, concentrée, focalisée sur la balle et puis au milieu de la scène, il y a un type déguisé en gorille qui arrive, qui se tape la poitrine, qui fait « ouh ouh » et qui ressort. Et quand on demande aux personnes qui comptaient est-ce qu'ils ont vu quelque chose d'anormal, ils disent non non, tout va bien. Il y avait des gens qui se passaient la balle. C'est-à-dire qu'ils ne voient pas un gorille qui se frappe la poitrine devant eux parce que leur attention était focalisée. Ça c'est pertinent pour l'ouverture de la première porte. Et donc c'est possible de focaliser l'attention de quelqu'un sur quelque chose ou au contraire de le distraire. Les prestidigitateurs ils font ça tout le temps.
Gwen : Par exemple, crier à la catastrophe budgétaire régulièrement.
Claude : Je ne vois pas du tout de qui tu veux parler [rire].
Gwen : Au hasard, comme ça.
Claude : Mais tu te rends compte, là on est en train de parler à bâtons rompus. On a un peu préparé cette émission mais on n'a pas du tout scripté. Et on est en train d'utiliser la grille d'analyse pour décortiquer notre propre discussion de tout à l'heure, voire l'actualité. Peut-être que ça illustre de la meilleure façon la puissance de cet outil pour comprendre et analyser les situations dont on discute.
Gwen : Tu me dis ce t'en penses, mais je me suis posé la question en préparant cette émission de si ce serait pas intéressant d'essayer de trouver un exemple en fait de passage des quatre portes d'un bord à l'autre du spectre et du coup je me suis interrogée, je me suis dit bah le cobaye que j'ai sous la main ça reste moi-même et donc j'ai essayé de trouver un sujet sur lequel moi j'étais passée à travers toutes les portes et je me suis dit que ça pourrait être intéressant à analyser.
Claude : Allons-y, allons-y !
Traverser les portes : l'exemple du féminisme
Gwen : Le sujet le plus parlant qui m'est venu moi c'est le sujet du féminisme. J'ai vraiment commencer à l'autre bout du spectre, mais vraiment complètement, et je pense que je suis passée à travers les portes de manière successive et peut-être même tu vois passer à travers et revenue et repassée pour arriver vraiment à l'autre bout du spectre et être vraiment plutôt architecte. Ça peut être intéressant d'essayer de décortiquer qu'est-ce qui a fait que je suis restée ignorante pendant assez longtemps.
Claude : Absolument
Gwen : On peut à posteriori réfléchir et se voir assez clairement à travers ces diverses portes, ça permet d'analyser un peu qu'est-ce qui a fait que je suis restée derrière cette porte-là, qu'est-ce qui a fait que je suis passée du coup de l'autre côté
Claude : Et si tu t'en rappelles c'est parce qu'il y a eu l'empreinte émotionnelle forte à chaque franchissement de porte, ça c'est une hypothèse que je formule, je ne sais pas comment la démontrer, je ne sais pas si elle est démontrable, mais je parie que chaque fois que l'on franchit une de ces portes, il y a une empreinte émotionnelle et donc une empreinte mémorielle qui est marquée. Je me souviens quand j'ai vu, je me souviens quand j'ai compris, je me souviens quand j'ai été touché.
Gwen : En plus je me souviens très très clairement, je ne sais pas si c'est vraiment de l'épiphanie mais d'un moment un peu charnière et du coup d'un messager, j'étais au tout début de collège, j'avais un prof d'histoire-géo qui nous avait fait une espèce de démonstration à partir d'un catalogue de jouets pour Noël et qui nous a sorti les pages des jouets pour les filles et les pages des jouets pour les garçons avec les pages roses d'un côté, les pages bleues de l'autre et tous les jouets ménagers pour les filles, et je me rappelle d'avoir vu ça et de me dire que c'est quand même pas croyable, j'avais jamais fait attention à ça.
Claude : Il a attiré ton regard, il a orienté ton regard.
Gwen : Ouai, et je me suis fait la réflexion, j'ai eu l'impression d'une grande trahison, j'avais appris le féminisme comme quelque chose d'historique qui, comment dire, qui était quelque chose du passé, qu'il y a eu une révolution féministe et que maintenant c'est bon [rires] maintenant c'est fini.*
Claude : [rires] Bienvenu eu 21e siècle...
Gwen : Voilà, et donc du coup et je me rappelle de voir l'espèce d'épiphanie du « ah oui on s'est un peu foutu de ma gueule quand même » c'est là que ça a démarré un petit peu une espèce de réflexion là-dessus mais j'ai pas passé la porte tout de suite pour autant ça allumait un peu quelque chose mais j'étais un peu jeune aussi je pense, j'ai peut-être commencé à être réceptive aux informations à ce moment-là.
Alors que jusque là, si je remonte encore un petit peut
Claude : Vas-y vas-y...
Gwen : j'ai un autre souvenir un petit peu plus ancien, vraiment de maternelle. Je me rappelle d'être un enfant qui jurait énormément et qu'on disait tout le temps « c'est pas beau dans la bouche d'une petite fille ». Cette phrase a quand même eu le don de m'énerver
Claude : [rires] Là ça t'a marquée
Gwen : Et je pense que c'est un peu là-dedans qu'a dû être semée la première graine du « c'est pas juste », un sentiment d'injustice.
Claude : Écoute ça me parle énormément ce que tu dis parce que bon et je pense que ça parlera aux personnes qui écoutent parce que ce sont toujours des cheminements intimes qui reste, mais tu apportes quelque là chose dont j'ai rarement l'occasion de discuter, mais puisque les portes du milieu, la porte de croyance et la porte des valeurs, elles portent sur des choses qui constituent qui nous sommes et notre identité. C'est ce que je crois comprendre du monde et ce que j'estime être important, ce qui est bon et tout ça, ça ce sont les valeurs. Donc la première porte, c'est ce que je crois du monde et la deuxième, c'est ce que je veux du monde, c'est les valeurs. En fait, c'est ça qui va constituer mon identité.
Or, je me suis construit, mon identité s'est construite, elle a été façonnée par mes expériences, par mon entourage, par mes parents et tout ça. Jusqu'à l'âge d'à peu près 13 ans, je crois que nous pouvons intervenir directement sur la construction de croyances et des valeurs. C'est en ça que les enseignants, c'est en ça que l'école, c'est en ça que les parents et l'environnement familial sont fondateurs. À partir de, ouais, c'est vers 14 ans, une intervention directe sur les valeurs et sur les croyances va se heurter à de la résistance puisque nous allons commencer à avoir notre propre identité et à vouloir d'une certaine façon la défendre. J'ai jamais eu l'occasion de discuter de ça avec notamment des psychologues de l'enfance et tout ça. Je serais ravi d'avoir cette discussion mais on voit bien les figures d'autorité qui disent ce qui est bien et ce qui n'est pas bien. C'est difficile d'expliquer à quelqu'un qui a mon âge « ça c'est bien et ça c'est pas bien et ce que tu pensais avant bah faut que tu changes », ça risque pas d'arriver comme ça quoi.
Mais là j'anticipe sur des discussions que nous aurons plus tard.
Gwen : Oui c'est d'autres... d'autres portes à passer.
Ce que je trouvais hyper intéressant dans ce que tu dis sur l'âge c'est que effectivement j'avais à peu près une douzaine d'années quand j'ai eu cette histoire de catalogue de jouets, j'aurais pu quand même à ce moment-là commencer tout de suite mon cheminement et puis passer petit à petit à travers les portes. Ce n'est pas du tout ce qui s'est passé, ce qui s'est passé c'est que j'ai décidé que, enfin je me suis dit « ah ok on nous a un peu menti », il y a des rôles de genre et le rôle genré féminin ne me va pas donc du coup je me suis dit bah je vais changer de team.
Je me suis complètement désolidarisée de ce que c'était qu'une femme, pas vraiment consciemment, mais du coup je me suis dis bah c'est pas grave je vais décider que je suis voilà que je vais plutôt aller dans l'autre team parce que c'est plus intéressant et du coup pendant ouais ces années-là tu vois, genre d'adolescence où tu défends un peu ta construction ton identité...
Claude : Tu te construis exactement.
Gwen : J'étais vraiment dans cette espèce de... finalement de sexisme internalisé complet, toute façon les femmes elles sont chiantes elles sont ça elles sont pas intéressantes mais pas moi. Mais du coup je suis restée ouais assez longtemps là-dedans et là peut-être que tu vas pouvoir m'aider à me dire bah quelle porte c'est, à quoi est-ce que ça correspond. Le moment où j'ai commencé à changer , c'est le moment où j'ai commencé à rencontrer des femmes qui n'étaient pas du tout dans ce stéréotype et du coup la réalité est venue me confronter à mes croyances, j'ai commencé à me dire ah mais en fait c'est n'importe quoi !
Claude : ça marche pas, ça marche pas ce que je croyais.
Gwen : ça marche pas cette histoire en fait !
Claude : Alors j'aime beaucoup la direction que tu ouvres pour la discussion, j'aimerais juste te faire remarquer que nous ne parlons plus de climat et de biodiversité, mais tu parles des questions de diversité, de genre, et ça prouve, c'est ce qu'on disait au début, elle est formulée dans l'article comme une réponse au déni climatique, c'est beaucoup plus large que ça, quand je l'ai présenté dans une conférence, je l'annonçais avec beaucoup d'arrogance — en fait c'est beaucoup d'humilité — je crois que c'est une théorie qui est universelle, c'est-à-dire qu'elle s'applique à toute transformation de société, et donc là je pense qu'elle est parfaitement adaptée pour discuter des questions de genre et d'identité.
Gwen : Je sais plus si c'est mentionné dans l'article, mais en tout cas j'ai déjà entendu le dire plusieurs fois qu'on n'est pas ignorant ou architecte ou quoi que ce soit en tant que personne, par rapport à des sujets.
Claude : Voilà. C'est toujours appliqué à un sujet spécifique, à une problématique, et d'ailleurs je vais être par exemple moi, je suis préoccupé par la question de la biodiversité, mais pendant longtemps, j'étais totalement ignorant des questions de féminisme, par exemple.
Gwen : De la même manière, j'ai été beaucoup plus rapidement préoccupé par des questions de féminisme que par des questions de racisme, par exemple. Parce que tout simplement, n'en faisant pas l'expérience soi-même, on va y être confronté beaucoup plus tard.
Claude : Et tu vois, on va même un cran plus loin, et on en discuterait tout à l'heure, puisque être architecte va nécessiter mon énergie et mes ressources, il ne m'en restera pas pour d'autres choses, pour d'autres combats. Et donc, si je me donne à corps perdu pour être architecte, sur toutes les autres questions, je serai occupé. Ce ne sera pas à moi, je ne pourrai pas. Voilà, et donc ça, c'est intéressant aussi. Il y a des équilibrages à faire de ce côté-là, quoi. C'est assez intéressant
Gwen : Et c'est là où on voit l'influence très importante du contexte. Tu parlais tout à l'heure de la responsabilité personnelle. Ça permet d'élargir un petit peu sur le fait que, voilà, il y a tout un tas de facteurs autour qui vont nous maintenir derrière une porte. Si je reprends l'exemple que j'avais tout à l'heure de mon moi du passé qui avait internalisé du sexisme, je n'ai pas internalisé du sexisme de mon propre chef. C'est qu'il était présent partout dans les comportements, et je pense que c'est ça qui fait que je l'ai intégré. J'en ai fait mon système de valeurs un peu par défaut ou un peu, enfin, pas de manière consciente en tout cas.
Claude : Tu m'as posé une question, je pense qu'on ne pourra pas y répondre si on reste dans la case des ignorants. Parce que tu m'as posé une question, dans quel état j'étais, ou pour reculer, ou pour être confronté au monde, là je pense que tu étais déjà dans les autres cases. Tu t'es sortie de l'ignorance, quoi.
Mise en pratique : ouvrir la porte de l'ignorance
Gwen : Avant de conclure, prenons quelques minutes pour traduire ce que Claude vient de nous partager en actions concrètes appliquées à la communication. Si vous ne retenez qu'une seule chose de cet épisode, c'est ceci. La clé pour ouvrir la porte de l'ignorance, c'est la curiosité. Vous devez être en mesure d'y répondre quand elle est là, et de la susciter quand elle ne l'est pas.
Répondre à la curiosité
Voyons d'abord comment répondre à la curiosité. Lorsque votre audience vous cherche, vous trouve, lit vos articles, assiste à vos conférences, le travail paraît simple. Donner l'information. Je dis « paraît », car rendre son expertise compréhensible en dehors du petit cercle de ses pairs, c'est loin d'être facile. Je suis bien placée pour le savoir, car je fais partie des curieuses qui viennent aux conférences et qui lisent les articles. Powerpoint surchargé, info illisible, jargon incompréhensible, impression de ne pas être assez intelligente pour comprendre, parfois même avec beaucoup de bonne volonté, ça ne suffit pas. C'est le premier maillon crucial de la chaîne, rendre l'information accessible. Il faut que l'information soit compréhensible. Pour ça, vous avez deux leviers principaux.
D'abord, la vulgarisation, c'est-à-dire sélectionner ce qui compte vraiment, hiérarchiser l'information, adapter votre langage à votre public. Ensuite, le design graphique, c'est-à-dire rendre l'information lisible au premier coup d'œil. Traduire visuellement la hiérarchie, proposer des aides visuelles, comme par exemple des schémas ou illustrations qui facilitent la compréhension, des infographies qui rendent visibles les concepts abstraits, des graphiques qui font parler vos données.
Susciter la curiosité
Maintenant, quand la curiosité n'est pas là, comment parler à des gens qui ne cherchent pas activement votre information ? Parce qu'ils ne savent même pas qu'elle existe, pensent déjà tout savoir, ou ont simplement autre chose à faire. Pour eux, il va falloir susciter la curiosité, et ça passe par deux étapes.
Rendre l'information visible
D'abord, rendre l'information visible. Si personne ne voit votre message, personne ne risque de s'y intéresser. Allez là où votre audience se trouve. Ça peut être sur les réseaux sociaux, dans les médias, dans les espaces publics, lors d'événements spécialisés. Il n'est pas question de s'épuiser à communiquer partout et sur tous les supports, mais de les choisir de manière stratégique. Demandez-vous qui vous voulez toucher, où le ou la trouver, et surtout à qui fait-il ou elle confiance. Le messager est aussi important que le message, et la même information aura plus de poids dans la bouche d'une personne ou d'une institution que votre cible respecte. Ça vous évitera de vous éparpiller ou de perdre du temps et de l'argent sur des supports inutiles.
Utilisez des formats qui se remarquent, des visuels percutants, des titres qui interpellent, des supports qui sortent du lot.
Rendre l'information attractive
Ensuite, rendre l'information attractive. C'est là qu'il faut être créatif. Sortir des codes académiques traditionnels, surprendre, créer de l'intrigue. Comme Claude, vous pouvez utiliser le jeu, mais ça peut aussi passer par des formats narratifs qui racontent une histoire, des angles de vue inattendus sur votre sujet, des comparaisons qui surprennent et font réfléchir, des interactions qui engagent plutôt que des messages passifs, une esthétique qui donne envie, qui interpelle, des codes visuels qui parlent à votre cible.
L'objectif, c'est de créer ce moment où quelqu'un s'arrête et se dit « tiens, c'est intéressant ça ».
Alors, avant votre prochaine communication, posez-vous ces trois questions.
- Première question, est-ce que mon message est visible ? Est-ce qu'il atteint vraiment mon audience ?
- Deuxième question, est-ce qu'il est accessible ? Est-ce que quelqu'un sans expertise peut le comprendre ?
- Et troisième question, est-ce qu'il est attractif, est-ce qu'il donne envie de s'y intéresser ? Parce que l'information seule n'ouvre pas la porte, c'est la curiosité qui est la clé.
Conclusion
Gwen : Merci d'avoir écouté cet épisode du projet Cassandre. J'espère que cette conversation vous aura donné des pistes concrètes pour faire entendre votre voix. Je vous retrouve dans le prochain épisode, toujours en compagnie de Claude Garcia, pour s'intéresser plus en détail à l'archétype de l'incrédule et apprendre à lui parler.
Je m'appelle Gwen, et je suis designeuse graphique spécialisée en vulgarisation et visualisation de données. L'information est le premier pas nécessaire à l'émancipation, à l'action, et donc au changement. Avec cette idée en tête, j’ai créé le Studio Obole pour aider les scientifiques, les activistes et les acteurs de l’ESS à rendre leurs messages accessibles et percutants, à travers le design et la mise en récit de données.
Pour vous aider à construire votre communication, je mets à disposition des ressources de design à prix libre (le lien est en description).
Si vous voulez en savoir plus sur mon travail ou échanger sur vos projets de communication, vous pouvez me retrouver sur www.obole.studio, ou me suivre, sur LinkedIn ou sur Instagram @gwen.caron.
À bientôt pour un prochain épisode !
Sources et références
Sur le système des 4 portes :
- L'article original : Choices we make in times of Crisis , Sustainability, 2021
- La synthèse en français
- La conférence TEDx Zurich de Claude
- La vidéo pédagogique Architects of Change
- LEAF
Concepts et expériences scientifiques :
- Expérience du gorille invisible (Daniel Simons et Christopher Chabris) - Expérience de psychologie sur l'attention sélective