Redessiner le ciel

Étude de cas | 16 July 2026

Il y a des projets cool mais qui restent du travail, et puis il y a des projets comme celui-ci. Redessiner les 88 constellations du ciel nocturne a été un projet long, complexe, techniquement exigeant et hors de ma zone de confort (l'illustration n'est pas là où je me sens la plus à l'aise). Pourtant je n'ai pas eu l'impression de travailler une seule seconde.

Cosmographies et autres obsessions

J'entretiens une légère obsession pour les représentations graphiques du monde depuis aussi longtemps que je me souvienne. Cartes, atlas, schémas, illustrations… toutes ces images qui sont autant de tentatives de comprendre et d'expliquer ce qui nous entoure, tantôt poétiques, tantôt scientifiques, souvent un peu des deux à la fois. Une cosmographie (c'est le mot intelligent pour dire "représentation graphique descriptive de l'univers") n'est jamais ni gratuite ni isolée : elle est intimement liée à l'idée de récit et à la définition du réel. C'est précisément cette tension-là, entre rigueur et récit, entre science et imaginaire, qui m'intéresse depuis toujours et qui nourrit ma pratique artistique et graphique depuis qu'elle existe.

Comme il ne faut jamais rater une occasion d'aggraver une obsession, j'ai écrit mon mémoire de fin d'études sur ce sujet. Et pour enfoncer le clou, j'ai construit mon projet de diplôme autour des récits cosmographiques et cosmogoniques que j'avais collectés au fil des années. Quel meilleur prétexte pour mettre en images des façons de voir le monde qui me semblaient précieuses et trop peu connues ? C'est dans ce cadre que j'ai toqué pour la première fois à la porte de Milène Wendling (responsable du Planétarium de Strasbourg), pour lui demander de relire certains textes de vulgarisation et garantir la justesse scientifique de mon propos. Milène a accepté, j'ai eu mon diplôme, joie, bonheur, accomplissement académique et "oh m**** qu'est-ce que je fais maintenant?!".

Avance rapide quelques années plus tard, une fois le joyeux chaos du début d'activité sous contrôle je me suis posé une question simple : si j'avais le choix, sur quoi j'aurais envie de travailler ? La réponse étant "un truc en rapport avec l'astronomie", j'ai écrit à Milène en espérant qu'elle se souvienne vaguement de moi. J'ai donc subtilement débarqué dans sa boîte mail pour dire en substance : "Bonjour, vous avez relu des textes pour mon diplôme il y a 5 ans, ça vous dirait qu'on travaille ensemble sur absolument ce que vous voulez ?"

À ma grande surprise Milène a accepté de me re-rencontrer, mais elle m'a surtout proposé de redessiner l'intégralité des 88 constellations de la voûte céleste. Donc ce que j'aurais pu imaginer de mieux au moment où j'ai toqué à sa porte. Multiplié par 10.

Un héritage à questionner

Jusqu'à maintenant le Planétarium utilisait les illustrations de l'Atlas Coelestis de John Flamsteed, publié en 1729. Une œuvre majeure dont on ne remet pas en question la qualité, donc pourquoi les redessiner ? D'abord, ces images posaient un problème concret : certains animaux y sont représentés de façon effrayante et font peur aux enfants. Et puis au-delà de ça, elles reflètent une vision du monde avec laquelle l'équipe se sentait en décalage.

Exemple des illustrations du catalogue Flamsteed. Source : Jardin des sciences de Strasbourg

Ce décalage mérite qu'on s'y arrête. Les représentations du ciel ne sont jamais neutres, elles sont le reflet des croyances et des valeurs de celles et ceux qui les ont produites. Une cosmographie, c'est autant une représentation du ciel qu'un portrait du système de valeurs de son auteur·ice, et à travers iel, de la civilisation dont iel est issue. En cartographiant le ciel, on se l'approprie : on y projette des figures qui semblent importantes en y traçant des héros et des figures mythiques, on y célèbre des inventions ou des découvertes. La délimitation des 88 constellations officielles est elle-même le résultat d'une sédimentation sur plusieurs siècles traversée par les astronomes grecques, arabes, indiens, asiatiques et européens.

Tout comme les mythes qui y sont liés, les représentations des constellations ne sont pas des objets figés, ils ont toujours évolué. Au fil des époques, chaque artiste y a ajouté ses figures, ses valeurs, ses obsessions. Avec l'équipe du Planétarium, nous nous retrouvions donc dans la même position que tant d'autres avant nous, avec la possibilité de proposer notre propre réinterprétation, et avec elle son lot de questions. Que garder ? Que changer ? Au nom de quoi ?

Le design au service de la médiation

Dans un planétarium les illustrations des constellations sont des supports de médiation avant d'être des œuvres graphiques. Elles ont un double rôle : aider le public à repérer les figures dans le ciel nocturne et servir de support visuel quand les médiateur·ices racontent les mythes associés aux astres.

Ce double rôle nous a servi de boussole pour orienter les divers choix qui se sont présentés à nous. Les attributs des personnages, les gestes, les objets représentés : tout a été choisi en dialogue avec l'équipe de médiation, en fonction de ce qu'iels racontent réellement en séance. Rien (ou presque) n'est là pour des raisons purement esthétiques.

Deux versions ont été créées pour chaque constellation : une au trait simple, lisible sans éblouir le fond étoilé, et une enrichie d'aplats et de motifs pour donner corps aux figures lors du récit. Ce double système permet aux médiateur·ices de choisir, au moment où iels en ont besoin, la version la plus adaptée à leur propos.

[Image : les deux versions de la constellation d'Orion — trait simple et aplats]

Constellations d'Orion, version au trait simple (gauche) et avec aplats (à droite)

Le tunnel

Avant de commencer à dessiner, quoi de mieux que partir dans un tunnel de recherche obsessionnel ? 88 constellations, autant de risques de tomber dans un vortex sans fond de fiches Wikipedia, d'ouvrages ridiculement pointus sortis des réserves de la bibliothèque du coin et de monographies sur Galica. Bref, le bonheur (chacun ses hobbies, ne me jugez pas).

J'ai donc émergé à l'autre bout du tunnel avec une première inspiration stylistique : les vases athéniens à figures rouges de la Grèce classique. Un ancrage visuel qui fait écho à l'héritage culturel associé à la majorité des constellations de l'hémisphère Nord.

Exemples de peintures de vases à figures rouges (technique de peinture inventée à Athènes vers 530 av.J-C, amphore à panse par le peintre Kléophradès (gauche) et Zeus, Coupe signée par Oltos (droite).
Source : Les vases athéniens à figures rouges : la période archaïque, John Boardman, Thames & Hudson, 1997.

Là commence le joyeux chaos des recherches graphiques et des tests divers et variés. Je pratique la technique du "tout jeter sur le mur pour voir ce qui colle". Crayons, pinceaux, papier découpé, types de traits, support papier et numérique... à ce stade, l'important c'est de ne pas trop réfléchir pour laisser l'espace nécessaire aux idées inattendues, et de ne pas se soucier du résultat. En ce qui me concerne, c'est d'une succession plus ou moins longue de trucs bif-bof et de tests douteux qu'émerge le bout du fil d'une idée. Ensuite il n'y a plus qu'à tirer sur le fil pour voir si ce qui est au bout est intéressant. On écrème un peu pour ne garder que les pistes les plus pertinentes et direction le planétarium pour les tester in-situ.

Constellation de Cassiopée, tests de styles

Tester, ajuster, recommencer

La première séance de test en situation réelle sur le dôme du planétarium a été déterminante, car elle a permis de se rendre compte de réalités physiques qui ont dicté certains choix graphiques. Par exemple, plus un trait est épais, plus il produit de lumière. Dans le contexte de la projection, ça veut dire qu'un trait trop épais provoque de la pollution lumineuse sur le fond de ciel (exactement comme un réverbère si vous regardez les étoiles chez vous) et éblouit les spectateur·ices.

Grâce à ces premiers tests, nous avons pu trancher sur l'épaisseur des traits, et choisir le dessin numérique plutôt que le papier.

Les tests suivants ont soulevé un second problème. Pour les premiers dessins de personnages, j'avais choisi des proportions réalistes. Je me suis rapidement heurtée au fait que faire coïncider des figures réalistes avec des lignes d'origine astronomique produisait des postures artificielles et coincées, et me promettait des nuits blanches. En cours de route, j'ai choisi de préserver ma santé mentale et de faire évoluer le style vers des membres plus fluides et une gestuelle plus libre. En assumant un style moins réaliste, l'œil accepte naturellement les déformations comme parti pris graphique, et l'ensemble donne beaucoup plus de vie aux figures.

[Image : premiers essais graphiques non retenus vs illustrations finales — évolution du style sur Andromède et Persée]

Évolution du style de dessin sur les constellations d'Andromède (en haut) et de Persée (en bas)

Bon et bien il n'y a plus qu'à dessiner 88 constellations comme ça, c'est parti.

C'est le moment de vous parler d'Antoine. Antoine est le programmateur du projecteur du planétarium, mais également l'individu à la patience infinie qui a pris mes [TRES. NOMBREUX] dessins et chuchotté à l'oreille du projecteur pour qu'il les affiche au bon endroit, qui a dessiné des repères point par point pour m'aider à ajuster des morceaux de dessins, trouvé une nouvelle solution technique pour éviter les problèmes de déformation liés à la projection de mes dessins plats sur la voûte courbée, lu des livres obscurs en hollandais pour vérifier des informations sur de minuscules constellations que personne ne connaît et passé sans doute autant de temps que moi dans des spirales de pages Wikipédia pour dénicher des références visuelles d'épées ou de boucliers antiques. Merci Antoine.

Construire un autre imaginaire

Changer de regard sur le vivant

L'Atlas Coelestis est le reflet d'une époque où la nature est un espace menaçant à dompter ou à conquérir. Le bestiaire céleste y est donc peuplé de créatures effrayantes qui pouvaient rendre la médiation difficile avec les jeunes publics.

Notre parti pris a donc assez naturellement été de présenter la nature comme un espace à protéger. Nous avons choisi de montrer les animaux comme des êtres à observer plutôt qu'à craindre, avec moins de crocs et de postures d'attaque. Un changement de perspective sur la nature cohérent avec ce que le Planétarium veut transmettre : un rapport au vivant fondé sur la curiosité et le respect.

Comparaison entre les illustrations du catalogue Flamsteed (bas) et les nouvelles illustrations (en haut) sur les constellations du Lion et Petit Lion (à gauche) et de la Petite Ourse (à droite)

Sortir du Male Gaze

La représentation des personnages féminins a amené avec elle un autre point de réflexion, et un choix éditorial important. Les mythes grecs sont traversés par la culture du viol, et leurs illustrateurs historiques presque exclusivement masculins, ont produit des figures féminines dénudées, passives et sexualisées, conformes aux codes de représentation du Male Gaze (théorisé par Laura Mulvey en 1975).

Ces images reproduites et partagées depuis des générations ont participé et participent encore aujourd'hui à normaliser une certaine façon de représenter les femmes. Elles contribuent à la construction de représentations genrées dans lesquelles les hommes sont des sujets agissants et les femmes des objets de désir ou de fantasmes.

Les nouvelles illustrations sont réalisées avec la volonté de rompre avec ce schéma. Pas de nudité gratuite, des postures dictées par la narration plutôt que par un regard sexualisant, un traitement visuel qui se veut homogène pour tous les personnages, quels que soient leur genre ou leur rôle dans le récit. Le style légèrement naïf devient alors un outil pour sortir des clichés sexualisants.

Comparaison entre les illustrations du catalogue Flamsteed (à gauche) et les nouvelles illustrations (à droite) sur les constellations d'Andromède (en bas) et de la Cassiopée (en haut)

Une petite larme

L'hémisphère Nord est terminé, et on touche au but pour l'hémisphère Sud.

Les nouvelles illustrations ont été projetées en avant-première pour les séances du ciel des enfants, pendant les vacances de février. Après un an et demi de travail, j'ai pu me glisser dans la salle et entendre les réactions des enfants face aux constellations que j'avais dessinées. Il est possible que j'ai versé une petite larme.

Les illustrations seront dévoilées officiellement au Planétarium à l'automne. Si vous voulez être tenu·e au courant des modalités de la soirée spéciale que nous sommes en train de concocter avec l'équipe du planétarium, n'hésitez pas à vous abonner à la newsletter ;).

En attendant, il ne me reste plus qu'à remercier Milène de m'avoir fait confiance, et pour son accompagnement dans ce super projet, et toute l'équipe du planétarium pour son enthousiasme!

En parallèle de cet article, j'ai eu le plaisir de co-écrire un article avec Antoine Grandjean, chargé de programmation audiovisuelle au Jardin des sciences de Strasbourg, dans la revue des Planétariums francophones.